IA, territoires et centres de données numériques : qui sert qui ?

Centaur ; Statue of a Centaur at the entrance to the Ringling Museum of Art in Sarasota, Florida. © Terence Faircloth, flickr
Centaur ; Statue of a Centaur at the entrance to the Ringling Museum of Art in Sarasota, Florida. © Terence Faircloth, flickr

Cory Doctorow, journaliste numérique et écrivain de science-fiction, analyse depuis longtemps les conséquences sociales des technologies numériques. Dans un article 1 paru dans le réputé quotidien britannique The Guardian, il évoque la figure du centaure inversé pour illustrer la façon dont les outils de l’Intelligence artificielle2 (et les entreprises qui les développent) se sert des humains, et non l’inverse. En bref, ce n’est pas l’IA qui nous rend efficace, mais nous qui la nourrissons.

À la lumière de ce parallèle mythologique, la situation m’est apparue très semblable pour les territoires et les transformations écologiques à mener pour vivre sur une planète habitable. L’IA vient se greffer sur des territoires pour les exploiter, pas pour les servir ou les augmenter : l’eau, le foncier, l’air, les énergies… sans encapaciter davantage les territoires, les humains, à mieux vivre, mieux habiter. C’est la réalité diminuée.

Aujourd’hui, aucune étude globale n’est capable d’affirmer que la balance est positive entre les déprédations du numérique et ses effets bénéfiques3 . Où est passé le principe de précaution ? Dans le précipice des promesses du secteur, ces promesses qui dressent à l’horizon un futur de croissance économique et de bénéfices financiers, horizon qui permet aux Big Tech de préserver leur profitabilité et le coût de leur action en bourse. S’il n’y a plus de réserves de croissance affichés, les cours dévissent.

Dans ces débats et ces promesses, très vite un argument imparable est brandi : l’IA sauvera des enfants du cancer grâce à de meilleurs diagnostics. Et qui peut s’opposer à cela ? (Mais est-ce vraiment un problème de diagnostic, de dégradations environnementales ou de protection sociale universelle ?).

Le modèle de la smart city que l’on croyait éteint s’engouffre dans la fenêtre IA pour nous resservir l’idéal d’optimisation urbaine par la donnée, rêvée déjà depuis les années 1950 et le développement de la cybernétique. L’IA vient raviver la flamme : cette fois, ça pourrait marcher, pensent certains ; allons-nous vraiment réussir à modéliser la vie urbaine et ses entrelacs, la complexité des comportements humains et des interactions entre tant d’éléments multiples, suggèrent d’autres ?

Si la puissance informatique mise à disposition dans les centres de données permet d’élaborer des processus incluant de l’IA pour traiter un nombre extrêmement important de données, d’une complexité avérée, en dynamique et en temps réel, est-ce vraiment de cela dont le patrimoine français a besoin ? Est-ce que le travail des artisans, architectes, spécialistes du patrimoine, historiens sera plus intéressant et épanouissant avec de l’IA au quotidien ? Est-ce que les crédits nécessaires à l’entretien régulier, à la maintenance du patrimoine et du matrimoine, au soin des choses4 seront attribués à la juste hauteur ? Est-ce que l’on arrêtera de démolir le patrimoine moderne comme cela est, par exemple, projeté à Pessac dans le quartier Saige Formanoir, conçu par l’architecte Dubuisson et comme cela a été fait dans de nombreux quartiers populaires ?

L’IA détourne les énergies des combats vitaux. Elle n’est ni magique, ni inévitable. On peut aussi lui résister sans avoir peur de paraître ringard, vouloir la réguler, la limiter, en dédier ses usages à certains secteurs vitaux comme la santé ou la recherche climatique, plutôt que la publicité et la guerre.

Quels sont par ailleurs les effets du numérique en général, et de l’IA en particulier, sur ces territoires centaures inversés ? Comment l’installation de centres de données numériques de plus en plus grands et électro-intensifs les impacte-t-elle ? Est-ce que les data centers sont devenus aujourd’hui des communs négatifs5 comme le définissent Landivar, Bonnet et Monnet, des infrastructures zombies en devenir, concept qui souligne le caractère fini des ressources du sous-sol ?

Les centres de données sont désormais assez documentés sur le plan environnemental. Avec le bureau d’étude Hubblo et Lorraine de Montenay, j’ai contribué à un rapport prospectif de l’ADEME sur les consommations des data centers6 qui vient tout juste de paraître. Nous publions des chiffres très à jour sur les consommations électriques des centres de données par les ménages et entreprises françaises, aussi bien en France qu’à l’étranger. Pour donner un ordre de grandeur, les centres de données dans le monde consomment autant d’électricité que toute la France (415 TWh en 2024). En France, ce sont aujourd’hui trois cent cinquante-deux data centers qui consomment 8,16 TWh/an, une cinquantaine de projets sont par ailleurs planifiés. Si rien n’est fait, la consommation électrique des centres de données pourrait être multipliée par 3,7 en France d’ici 2035 et par 4,4 si l’on tient compte de leur consommation importée pour répondre aux usages des Français (data centers basés à l’étranger mais dont nous nous servons).

Ces bâtiments hébergent des serveurs (comme des ordinateurs sans écran), des équipements télécom, des équipements électriques et de secours, pour éviter toutes coupures, et des installations de refroidissement car les serveurs chauffent beaucoup, encore plus s’ils sont dédiés à l’IA. On les trouve en plein Paris, comme sur le port de Marseille, aux franges de la métropole parisienne et dans ses banlieues, à Bordeaux, Strasbourg ou encore Roubaix. Certains appartiennent aux grandes entreprises pour leur usage (BNP Paribas, EDF, Orange), beaucoup sont des équipements mutualisés, de colocation, pour de multiples clients. Enfin, ceux qui arrivent en France sont désormais très grands – au-delà de 60 000 m 2- et sont dédiés au service de cloud d’Amazon, Microsoft, Google, Meta ou HQ Cloud par exemple.

Pour faire marcher et refroidir des serveurs qui chauffent, leur assurer un climat adéquat, avec la bonne hygrométrie, un appareillage technique complexe est mis en place et consomme beaucoup d’électricité. L’IA intensifie ces consommations car les processeurs informatiques utilisés (GPU ou TPU) demandent environ dix fois plus d’électricité qu’un processeur classique (CPU). Cette situation va à l’encontre des impératifs de sobriété énergétique nécessaires pour rester sous une augmentation raisonnable des températures sur la planète. Elle génère par ailleurs des tensions sur le réseau de distribution et de transport d’électricité, car les data centers ont tendance à se concentrer. Enfin, renforcer les réseaux électriques est coûteux, étendre des postes sources artificialise des terres et il faut s’assurer que les investissements sont réalisés rationnellement, mutualisés, et partagés justement entre les utilisateurs.

Pour installer des centres de données, il faut aussi construire des bâtiments sur des sols qui peuvent être déjà urbanisés mais aussi agricoles, naturels ou forestiers. La phase de construction des centres de données est souvent minimisée mais le secteur du bâtiment en France représente 23% des émissions carbone du pays. Les impacts environnementaux sont donc aussi liés à la construction de ces infrastructures. En outre, les paysages sont aussi transformés par ces entrepôts, voisins de ceux de la logistique dans leur formes et dimensions. En Seine-et-Marne, le secteur très convoité de Villaroche, près de Melun, a été saccagé par de grands objets industriels, cachés derrière des merlons de terre. Le cheminement en voiture devient une succession de non-paysages dans un tunnel de merlons. À Lisse en Essonne, les sentiers, autrefois bucoliques, pour ornithologues passionnés et habitants en quête de sérénité, longent désormais une façade métallique de vingt-trois mètres.

Data center à Saint-Denis, en bord de canal. © Cécile Diguet.

Certains systèmes de refroidissement utilisent de l’air et sont plutôt dépendants du prix de l’électricité, qui reste intéressant en France. D’autres, beaucoup aux États-Unis, utilisent des systèmes à l’eau, très impactants sur l’équilibre des nappes phréatiques et les cycles de l’eau. Si le prix de l’électricité venait à monter en France, par exemple parce qu’un nouveau programme nucléaire est lancé, il y aurait alors un risque de développement de ces systèmes et des consommations d’eau, au détriment d’autres usages, plus vitaux.

Enfin, et sans être complètement exhaustive, le sujet de la qualité de l’air est aussi important. Lors d’une coupure électrique, des générateurs de secours au fuel se déclenchent pour pallier la défaillance du réseau. Le dérèglement climatique laisse entrevoir plus d’événements extrêmes et, potentiellement, de fragilisation du réseau électrique. Les générateurs utilisent du pétrole, des énergies fossiles qui, même filtrées, sont polluantes pour l’air local et au global, pour la planète. Certains souhaitent passer au carburant végétal (HVO), ce qui augure d’autres concurrences avec l’agriculture qui nourrit. Quoiqu’il en soit, c’est également un sujet de préoccupation.

Pour conclure, l’espace que prend l’IA dans les débats et les injonctions aujourd’hui ne doit pas faire oublier les espaces que conquiert l’IA dans le monde réel : des sols fertiles et moelleux, des paysages doux et réconfortants, des ambiances sonores sereines et méditatives, des potentiels plus fructueux pour le lien social et le bien être humain et non humain. Ainsi, le recours à l’IA ne doit pas être systématique mais utilisé avec discernement. Les outils de planification urbaine et énergétique à disposition des élus doivent être mis en œuvre, comme ceux que nous avions proposé en 2023 dans un rapport de l’Institut Paris Region7 . Si l’on brandit l’argument de la souveraineté, alors les data centers doivent être développés et gérés par des acteurs a minima 100% européens, sinon français, les fonds investis également. En somme, si le chemin idéal est bien le discernement et la sobriété (mais apparemment pas celui qui est pris), il s’agit d’être au moins prêt à mettre en place une infrastructure numérique solidement publique et résolument indépendante.

  1. https://www.theguardian.com/us-news/ng-interactive/2026/jan/18/tech-ai-bubble-burst-reverse-centaur ↩
  2. Terme qui englobe de nombreuses méthodes et produits : apprentissage informatique plus ou moins supervisé, production de LLM (Large Lenguage Models), IA dite générative qui crée des images ou des vidéos (comme les deepfakes)… ↩
  3. Une récente étude de l’ADEME le confirme autour de cinq cas d’étude : https://librairie.ademe.fr/economie-circulaire-et-dechets/8738-10522-evaluation-environnementale-des-effets-directs-et-indirects-du-numerique-pour-des-cas-d-usage.html#/44-type_de_produit-format_electronique ↩
  4. Voir l’ouvrage de David Pontille et Jérome Denis, Le soin des choses.

    Politiques de la maintenance. Éditions La Découverte, 2023 ↩
  5. Voir Héritage et fermeture – une écologie du démantèlement (Bonnet, Landivar, Monnin), Ed. Divergences. 2022 ↩
  6. Voir ici : https://librairie.ademe.fr/energies/8910-10774-prospective-d-evolution-des-consommations-des-data-centers-a-court-moyen-et-long-terme-de-2024-a-2060.html ↩
  7. https://www.institutparisregion.fr/nos-travaux/publications/le-developpement-des-data-centers-en-ile-de-france/ ↩